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Davina Ittoo , professeure et écrivaine : descendre vers la lumière

August 13, 8:44 am

Il y a des enfances qui ne quittent jamais les personnes qui les ont traversées : elles demeurent comme une rumeur souterraine, un chant ancien que l’on porte en soi sans toujours savoir qu’il nous sert de guide. Pour Davina Ittoo, autrice et professeure mauricienne, ce chant vient du village de Rivière-des-Anguilles.

Il fallait descendre vers la rivière – descendre vraiment. Quitter la route, traverser les champs de cannes frémissants, sentir la terre humide sous les pieds d’enfant, accepter d’être portée lorsque le sol devenait glissant. La rivière apparaissait alors, majestueuse, presque solennelle. On n’y accédait pas sans effort. Il y avait dans cette descente quelque chose d’initiatique, une révérence instinctive face au mystère.

« Quand on est enfant, aller vers l’inconnu, c’est le grand bonheur », confie-t-elle.

La langue est un trésor à conquérir

Autour, le village respirait autrement que la ville. Le chant du coq à l’aube, le poulailler de la grand-mère, les bassins peuplés de poissons, les récits murmurés par les anciens – légendes, fragments d’histoires, mémoires de vies passées. L’animal, le végétal et l’humain coexistaient dans une harmonie silencieuse. C’est là, dans cette proximité charnelle avec le monde, que s’est formée une sensibilité au sacré, au caché, à ce qui palpite derrière les apparences.

La littérature, elle, arrive très tôt. Les rituels de Noël au magasin Au Printemps à Vacoas, le choix d’un Lucky Luke, les lectures d’Enid Blyton, les biographies que sa mère dévore – notamment celle de Nelson Mandela. Il y a la musique française en toile de fond, les mots appris avec application, la calligraphie soignée sous le regard maternel.

Sa mère, qui n’a pas pu poursuivre de longues études, projette sur ses enfants un désir d’élévation. Les livres deviennent cadeaux, promesses, passerelles.

Davina parlera plus tard de la « grâce » d’avoir connu la misère durant son enfance. Non pas comme une plainte, mais comme une acuité. La conscience précoce que rien n’est acquis. Que la langue est un trésor à conquérir.

À 17 ans, au Queen Elizabeth College, elle opère un geste fondateur : elle quitte la filière économique pour rejoindre la classe de littérature anglaise. Un refus instinctif du calcul au profit du sens. C’est la lecture d’André Gide et de La Symphonie pastorale qui agit comme une révélation. Les notions de grâce, de péché, de chute, la poésie des Évangiles cités en filigrane ouvrent une brèche. Elle ne comprend pas tout, mais pressent l’essentiel : la littérature interroge l’âme.

Commence alors une odyssée française.

Douze années d’études, de nuits blanches, de petits boulots – baby-sitting, réceptionniste – pour financer une passion dévorante. L’Université de Marne-la-Vallée d’abord, puis la Sorbonne, conquise au prix d’un travail acharné. Elle découvre aussi l’ampleur de son ignorance culturelle, l’exigence méthodologique, la nécessité d’apprendre autrement. Elle s’y forge une rigueur, mais surtout une profondeur.

Sa thèse sur les mythes bibliques prolonge cette interrogation initiale :  « Qu’est-ce que la grâce ? Qu’est-ce que la chute ? Existe-t-il un divin tapi derrière les gestes ordinaires ? »

« La quête de Dieu », dit-elle simplement.

Et pourtant, au moment où une carrière académique plus ambitieuse s’ouvre en France – habilitation post doctorale – elle choisit Maurice. Non par défaut, mais par attachement. Ses parents ont vieilli. Elle revient « pour se reposer », puis décide de rester. Son père s’éteindra plus tard dans ses bras. Elle parle de ce moment avec une dignité sobre : le sentiment du devoir accompli.

À l’Open University of Mauritius, elle enseigne à des adultes qui reviennent vers leurs rêves enfouis. Des étudiants de 40, 50, parfois 60 ans, chargés de blessures, de silences, de mariages malheureux, de reconversions tardives. La littérature, pour eux, n’est pas un exercice académique : c’est un espace de respiration. Un lieu où les grandes questions existentielles – la condition féminine, la foi, l’attente, la liberté – se réveillent.

En les accompagnant, elle affine son propre regard.

L’écriture, pourtant, n’était pas un projet. En France, durant ses années de doctorat, elle rédige des fragments, par nostalgie, par mysticisme aussi. De retour à Maurice, encouragée par un regard amoureux qui perçoit en elle « quelque chose prête à accoucher », elle ose un premier roman.

La Proscrite obtient le Prix Jean Fanchette. Puis Misère reçoit le Prix Indianocéanie. Lorsque les cerfs-volants se mettront à crier décroche le Prix Vanille 2022. Les distinctions s’enchaînent, mais ce n’est pas la reconnaissance qui la bouleverse. C’est la découverte d’une nécessité.

Écrire n’est plus un désir. C’est devenu… une pulsion.

Dans ses romans, les personnages sont traversés par les mêmes interrogations qui la hantent : le divin, le karma, la faute, l’enfer comme état d’âme. Les villages mauriciens deviennent des espaces métaphysiques. Les silences familiaux portent des résonances universelles.

Elle a trouvé sa place, dit-elle. Non seulement comme universitaire, mais comme voix.

Il y a chez Davina Ittoo une forme de transgression originelle issue d’une union intercommunautaire à une époque où cela n’allait pas de soi. Peut-être est-ce là, aussi, que s’enracine son goût pour les frontières à franchir, les lignes à déplacer, les dogmes à questionner.

Un jour, peut-être, elle repartira. Lorsque le cycle filial sera achevé. Mais pour l’instant, son île n’est pas une limite : c’est un centre.

Son œuvre s’y déploie comme une rivière qu’il faut descendre avec précaution, révérence et courage.

Et l’on comprend, en refermant ses livres, que certaines enfances – traversées de chants de coq, de champs de cannes et de mystères bibliques – ne cessent jamais d’écrire en nous.

Davina Ittoo : Descending towards light

Some childhoods never release those who have lived them. They linger like an underground murmur, an ancient hymn carried within us long before we understand that it is guiding our steps. For Davina Ittoo, Professor and novelist, that hymn rises from the village of Rivière-des-Anguilles.

One had to go deep down to reach the river, really deep down. Leave the road behind, cross the trembling sugarcane fields, feel the damp earth beneath a child’s feet, surrender to being carried when the slope grew slick and uncertain. And then the river appeared, majestic, almost solemn. It was never reached without effort. There was something initiatory in that descent, an instinctive reverence before mystery.

“When you are a child, walking toward the unknown is an immense joy,” she recalls.

 

The village breathed differently from the city. The rooster’s call at dawn, her grandmother’s henhouse, fish ponds glinting in the light, stories whispered by elders – legends, fragments, memories of lives once lived. Animal, vegetal, and human worlds coexisted in quiet harmony. It was there, in that intimate proximity to the living world, that her sensitivity to the sacred developed – to what lies concealed, to what trembles beneath appearances.

 

Language is a treasure to be conquered

 

Literature arrived early. Christmas rituals at Le Printemps shop in Vacoas. Choosing a Lucky Luke. The adventures of Enid Blyton. The biographies her mother devoured – especially that of Nelson Mandela. French songs in the background. Words learned with the utmost care. Calligraphy was practised under her mother’s attentive gaze.

Her mother, who had not been able to pursue long academic studies, projected onto her children a profound desire for elevation. Books became gifts, promises, bridges.

Later, Davina spoke of the “grace” of having known poverty as a child. Not as a complaint, but as clarity. The early awareness that nothing is guaranteed. That language is a treasure to be conquered.

At seventeen, at Queen Elizabeth College, she made a defining choice: she left the economics stream to join English literature classes. An instinctive refusal of calculation in favour of meaning. The revelation came through André Gide’s La Symphonie pastorale. Grace, sin, fall, the poetry of the Gospels woven between the lines - there was an opening, a breach. Though she did not yet understand everything, she actually sensed the essential: literature questions the soul.

Thus began a French odyssey.

 

Twelve years of study. Sleepless nights. Babysitting and reception work to finance a devouring passion. First at the Université de Marne-la-Vallée, then at La Sorbonne conquered through discipline and relentless effort. There she confronted the scale of her own cultural gaps, the rigour of methodology, the necessity of learning anew. She acquired precision, certainly, but more importantly, depth.

Her doctoral thesis on biblical myths extended the original question: « What is grace? What is the fall? Does the divine lie hidden within ordinary gestures? »

 

« The quest for God”, she says simply.

 

And yet, at the very moment when a more ambitious academic path in France opened before her – postdoctoral habilitation – she opted for Mauritius. Not by default, but by devotion. Her parents were ageing. She returned “to rest” and decided to stay.  Her father  passed away in her arms shortly after. She speaks of it without dramatising,  only with the quiet dignity of duty fulfilled.

 

At the Open University of Mauritius, she teaches adults returning to their deferred dreams. Students in their forties, fifties, sometimes sixties  carrying wounds, silences, unhappy marriages, late-life reinventions. For them, literature is not an academic ornament : it is a breathing space. A space where existential questions – womanhood, faith, waiting, freedom – reawaken.

 

In guiding them, she refined her own gaze.

 

Writing, however, was never a strategic ambition. In France, during her PhD years, she composed fragments just out of nostalgia, out of mysticism. Back in Mauritius, encouraged by a loving gaze which perceived in her “something waiting to be born,” she dared to write her first novel.

La Proscrite received the Prix Jean Fanchette. Misère was awarded the Prix Indianocéanie. Lorsque les cerfs-volants se mettront à crier earned the Prix Vanille 2022. The accolades accumulated, but she was not moved by recognition, but by necessity.

 

Writing was no longer a desire. It became an…  impulse.

 

 

Her novels are inhabited by the same questions that haunt her: the divine, karma, guilt, hell as a state of mind. Mauritian villages become metaphysical landscapes. Familial silences carry universal resonance.

“I have found my place,” she says. “Not only as an academic, but as a voice»

 

There is in Davina Ittoo a quiet original transgression: she was born of an intercommunity union at a time when such bonds were far from being self-evident. Perhaps this is also where her taste for crossing boundaries, shifting lines and questioning dogmas is rooted.

Maybe, one day, she might leave again,  when the filial cycle has fully closed. But for now, her island is not a limit. It is a centre.

Her work unfolds there like the river of her childhood – one must descend into it with care, with reverence and courage.

And when one closes her books, it becomes clear that certain childhoods – filled with rooster calls, sugarcane fields, and biblical mysteries – never cease to write within us.

 

 

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