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December 8, 10:30 am

Louis Yvon est un cordonnier qui connaît son métier. Son atelier a pignon sur rue à cinquante mètres de la route principale. Il est sans doute le cordonnier le mieux connu de Plaine Magnien, avec une clientèle venant d’aussi loin que Bel Ombre au sud et Grand Baie au nord. Il a été apprenti et ouvrier à Rose-Hill avant de venir s’installer ici il y a vingt-quatre ans.

Louis tient entre ses mains une sandale de femme, dont la propriétaire est, j’imagine, une personne âgée, ce qu’il confirme. Il retourne la sandale et fait pénétrer son alène, communément appelée « zegwi » en créole, à l’intérieur de la semelle plate d’un demi-centimètre pour atteindre l’index et le pouce gauche de l’autre côté. Il presse l’alène de ce côté pour le retirer de l’autre. D’un rythme mesuré, l’alène entre et sort, entre et sort, et c’est parti. Louis répète ce mouvement silencieux au ralenti jusqu’à ce qu’il l’ait terminé dans le sens des aiguilles d’une montre. Le fil n’ouvre pas la chair de sa paume, de même que les arêtes vives des feuilles de canne ne « coupent » pas les mains ou les bras des laboureurs aguerris. Notre homme est lié à son « zegwi » et à son fil aussi longtemps qu’il exercera ce métier. Les véhicules engagés dans cette rue à sens unique qui relie le cimetière à la route principale, et le gazouillement des écoliers qui se précipitent vers la maison en toute décontraction ne distraient pas le moins du monde Louis Yvon. L’agitation fait partie du paysage qui témoigne d’un village vivant avec des habitants affairés.

 

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Les mains de Louis Yvon redonnent vie à la paire de sandales utilisée depuis si longtemps en leur assurant assez de solidité pour durer encore quelques bonnes années. Assis à ses côtés, je fais une sorte de voyage astral où, sur un lit de vie qui n’est pas encore un lit de mort, mais qui aurait pu l’être, j’imagine les mains de l’équipe de médecins, d’infirmières et d’anesthésistes en train de pratiquer une opération à cœur ouvert, coupant ici, retirant les fils des deux membres, les recousant pour contourner les artères obstruées et ajouter ainsi des années à la vie.

Louis Yvon m’explique qu’il a développé une habileté particulière à retirer le cadre métallique incurvé introduit à l’intérieur de la pointe avant des bottes à toute épreuve, que les Mauriciens appellent communément « boggy ». Il redonne sa forme originale à la paire qui donne plus de poids à celui qui la porte en l’empêchant de glisser. Yvon n’a pas d’apprenti, les jeunes étant plus intéressés à se faire de l’argent plutôt que d’apprendre comment en gagner. Il travaillera jusqu’au bout. Il est réaliste : il y a des métiers comme le sien qui disparaîtront inévitablement pour laisser place à des produits, de qualité ou pas. Pour l’instant, il voit les gens venir vers lui pour des réparations pour des raisons différentes : manque de moyens financiers, un cadeau sentimental, une paire de marque renommée, et surtout, pour éviter de gaspiller de l’argent. Cela est bien ancré dans les milieux ruraux et les classes populaires. Quand ils viennent chez lui, ils repartent satisfaits.

Avec un amoncellement de chaussures autour de lui et des pièces détachées empilées sur des étagères en bois, Louis Yvon s’affaire à ajouter des années à la durée de vie des chaussures usagées, tout comme l'équipe médicale redonne vie à des personnes âgées au ‘cœur brisé’. Voici un exemple, s'il en fallait un, du mantra répété dans la philosophie du développement durable : réduire, réutiliser et recycler. Nos cordonniers le font depuis des temps immémoriaux, surtout pour les chaussures en cuir.

Retient-il les noms des propriétaires des chaussures à réparer, a-t-il déjà rendu une paire à la mauvaise personne, les propriétaires reviennent-ils à temps ? Non, il n’a pas commis de telles erreurs et les propriétaires reviennent à temps pour réclamer leur bien. Il arrive que certaines personnes soient en retard ; c’est soit lié à la distance ou au jour de paie.

Chaque métier est noble à condition que le fair-play soit respecté, si les gens donnent au cordonnier ce qui est dû au cordonnier. Louis Yvon n’a pas à se plaindre sur ce point.

Vijay Naraidoo

The old man cobbler

Louis Yvon is a cobbler who knows his craft. He runs his well-established workshop fifty metres from the main road. He is the favourite of shoe menders in Plaine Magnien capturing a clientele as far as Bel Ombre down south and Grand Baie up north. He had been in apprenticeship and workmanship in Rose-Hill before he moved here twenty-four years ago.

He holds a lady’s sandal, the owner I imagine being an older person, which he confirms. He turns the sandal upside down and penetrates his awl – commonly called ‘zegwi’ in Creole – inside the half-centimetre flat sole to reach his left-hand index and thumb on the other side. He presses the ‘zegwi’ from this side to pull it out on the other. With a measured pace, in and out, in and out, here he goes. He repeats this silent movement in slow motion until he has completed it in a clockwise fashion. The thread does not open his flesh in the palm in the same way the sharp edges of sugar cane leaves do not ‘cut’ the hands or arms of seasoned labourers. Our man is linked with his ‘zegwi’ and thread for as long as he will exercise this craft. The vehicles engaged in this one-way street from the churchyard into the main road, and school children chirping and rushing home relaxingly do not distract Louis Yvon. The bustling is part of the landscape indicative of a lively village with busy inhabitants.

The hands of Louis Yvon give life back to the pair of sandals long time used with enough solidity to last another couple of years. As I sit by him, I have a kind of astral voyage where on a life bed not yet a death bed, but could have been, I imagine the team of doctors, nurses, and anaesthetists’ hands in open heart surgery, cutting here, removing threads from the two limbs, stitching them to by-pass blocked arteries thus adding years to life.  

Louis Yvon tells me he has developed a special ability to remove the curvy metal frame introduced inside the front tip of heavy-duty boots which Mauritians commonly call ‘boggy’. He gives back its original shape to the pair that gives weight to the one who wears it: he does not slip. Yvon has no helper apprentice, young people being more interested in getting money than in learning how to earn money. He will work to the end. He is realistic: there are such crafts as his that would inevitably disappear giving place to goods, genuine and not genuine. For the moment he sees people coming to him for repairs for causes different: scanty income, a sentimental gift, a pair of renown make, and more importantly, avoiding waste of money. This is well ingrained in rural settings and working-class people. They come to him and go home satisfied.

With heaps of shoes around him and spare parts stacked on wooden shelves, Louis Yvon adds years to the life span of used shoes just as the medical team adds life to ‘heart-broken’ older persons. Here is an example, if one was needed, of the repeated mantra in the sustainable development philosophy: reduce, reuse and recycle. Our cobblers, commonly known as ‘shoemakers’, have done it from time immemorial, especially for leather shoes. Does he retain the names of owners of shoes to be repaired, has he ever returned a pair to the wrong owner, do the owners come back on time? No, he has not committed such errors and the owners come back on time to claim their property. True it is some individuals are late for the cause of distance and payday obliging.

Each craft is noble as long as the fair play is respected, if people give to the cobbler what is the cobbler’s due. Louis Yvon does not have to complain about that count.

Vijay Naraidoo

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