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Michèle Rakotoson, écrivaine : personne ne détient la vérité…

Michele Rakotoson vient de remporter le Prix Orange du Livre en Afrique pour son roman Ambatomanga, le silence de la douleur. Voya-G est ravi pour cette distinction qui récompense une écrivaine au talent extraordinaire et encore méconnu.

Une enfance bercée par les notes de piano de son père journaliste et les cantiques de sa mère bibliothécaire. Une adolescence animée par l’envie viscérale d’être la première Malgache de la classe de français et une vie d’adulte à Paris dans le bureau de RFI au milieu des réfugiés politiques du monde entier. Michèle Rakotoson a vécu plusieurs vies en une seule. De passage à Maurice lors du festival du livre de Trou d’eau douce, la femme de lettres malgache nous avait accordé cet entretien en toute intimité et en toute simplicité. Avec son nouveau roman, Ambatomanga, le silence de la douleur, elle revient sur une partie sombre de son histoire et de celle de sa grande île. Elle vient d’être déclarée lauréate du Prix Orange du Livre en Afrique pour ce chef-d’oeuvre.

Vous êtes auteure de neuf romans, mais vous avez aussi de multiples contributions artistiques, notamment dans la poésie, le théâtre et même dans le slam fusionné avec du jazz. Comment expliquer cet engouement, cette passion pour la chose artistique et par extension pour la culture ?

Il y a en ce moment dans la capitale — et je remercie le ministère de la Culture malgache — une exposition sur ce que je fais et ils l’ont intitulée « Une femme de lettres ». Non seulement j’apprécie, mais j’adore. Parce que si je devais maintenant, après tout un parcours, me définir, je me définirais justement comme une femme de lettres, et je dis toujours que je suis née dans la littérature, au milieu des lettres. Ma mère était bibliothécaire (rires), mon père était journaliste, ma grand-mère écrivait des pièces de théâtre… je suis née et j’ai baigné dedans. Mes parents étaient des gens formidables : mon père jouait du piano et ma grand-mère jouait du théâtre, donc c’était un milieu pas banal dans les années 50/60, surtout dans ma société conformiste, protestante, chrétienne à Tana. Je me souviens qu’on allait en vacances chez mon grand-père et il y avait 20 petits-enfants ! On dormait par terre sur des nattes et d’ailleurs quand on arrivait chez lui, les paysans planquaient leurs volailles (rires). Oui, c’était une enfance pas commune et je pense que c’est cela qui a développé mon sens artistique, car on chantait, j’avais des tantes qui jouaient du piano et ma grand-mère nous obligeait à faire du théâtre, ce que je détestais. C’est une éducation pas conforme et ce qui est extraordinaire c’est qu’elle permettait l’imaginaire.

Justement, dans ce pays confronté à tellement de difficultés sociales et économiques, quelle est la place de la culture ?

Il y a beaucoup d’artistes, je préfère le dire comme ça. Les structures d’encadrement du domaine artistique manquent cruellement. On a de très grands peintres, on a des cinéastes. Le cinéma malgache est en train d’exploser. On a des musiciens de jazz d’un très bon niveau, mais à un moment donné, le plafond de verre devient trop bas donc on s’est enfermés sur nous-mêmes depuis 20/30 ans. Il faut que le pays s’ouvre et il faut accepter d’aller voir ce qu’il se passe ailleurs, pour voir les originalités, aller se frotter à l’extérieur et c’est à la fois urgent et fondamental. On a défini « on est malgache » et après ? Il y a eu une autarcie certaine et il faut s’ouvrir et accepter de s’ouvrir au monde. Les cultures s’enrichissent de rencontres mutuelles.

 

Nous avons l’impression que la religion tient une place importante dans vos romans et dans votre vie ?

Dans ma vie, non, car je suis agnostique. Je suis devenue agnostique avec le temps, même si je ne sais pas si c’est le terme qu’il faut employer. La religion est là, je suis née dedans, en tant que protestante calviniste puritaine rigoureuse. Il en est resté une structure psychologique. Eh oui, c’est culturel et j’avoue que j’ai des réflexes de protestante, et je l’assume. Mais dans la pratique, les discours des pasteurs m’agacent, car je ne comprends pas qu’on puisse dire que c’est « ma religion qui est la vraie ». Pourquoi pas le bouddhisme ? Ou l’islam ? Personne ne détient la vérité, et dire que la vérité c’est moi, c’est d’une telle arrogance…

À Madagascar, les pasteurs ont pourtant un rôle très important…

C’est une question que je me pose beaucoup. Autant j’aime beaucoup la rigueur protestante, mais le truc qui m’horripile c’est de dire qu’il faut que tu ailles tout le temps au temple, que tu pries avant d’aller manger, etc. Non, non et non ! Je crois que la réponse à cette espèce d’enfermement, c’est la culture. Une fois que vous avez une culture et une réflexion enrichie par la pensée des autres, il y a des diktats que vous ne pouvez plus accepter.

Il est important d’en parler dans votre œuvre…

Je ne sais pas s’il est important d’en parler, mais à chaque fois que j’écris, cela revient, je ne peux pas y échapper. Mon arrière-grand-père était un évangéliste et j’ai entendu, toute ma vie, ma mère chanter des chants qu’avait créés son grand-père et à chaque difficulté les cantiques débarquent, comme dans l’intégralité de mon œuvre. Au final, nous sommes un pays réduit au silence et la façon dont  les gens ont contourné ce silence, c’est à travers les cantiques, les chants traditionnels, les chants dits exotiques et d’ailleurs ; ceux qui ont porté en réalité la parole dite révolutionnaire sont des chanteurs. Le mouvement révolutionnaire passe par le chant. Chez moi aussi, le questionnement de révolte passe par le chant.

Dans votre dernier roman, Ambatomanga, le silence de la douleur, vous revenez sur cette période coloniale française que vous-même avez connue. Quels souvenirs gardez-vous de ces années-là ?

Ce sont des souvenirs pas très agréables. Je raconte les meilleurs : j’ai été dans un excellent lycée français où j’ai fait des études classiques qui m’ont forgée. Et cette formation-là, je la revendique maintenant. D’ailleurs, la langue française que j’utilise est une forme extrêmement classique. J’étais une excellente élève jusqu’à la classe de 4ème et après je me suis révoltée. J’étais toujours première en français et les autres matières ne m’intéressaient pas, car il fallait que je sois plus forte que les Français dans la langue française. Et une fois, une Française très raciste a dit en classe que ce n’est pas normal qu’une Malgache ait le prix de français et elle l’a filé à une Française. Et toute la classe s’est révoltée, car il était évident que c’était à moi que revenait ce prix. Cela a été le déclic.

 

Que s’est-il passé quand vous avez quitté Madagascar pour la France ?

C’était un microcosme pour moi, un microcosme qui s’appelle RFI (Radio France International). J’ai eu la chance énorme de travailler dans cette boîte où il y avait tous les réfugiés politiques, où j’ai rencontré des Vietnamiens, des Russes, etc. C’était une belle école et depuis, je ne supporte plus les gens de souche, que ce soit le Français ou le Malgache de souche.

 

Est-ce que ce dernier livre est une sorte de rappel aux Français sur leur déni dans le « malheur » de la grande île ?

Cela est vrai, mais il faut aller au-delà, et aller sur la colonisation et l’invasion. Il a fallu que je m’explique : pourquoi sommes-nous arrivés à ce point-là ? Dans l’invasion, il y a tout le travail culturel du déni de l’autre, la vision imposée du grand pays par rapport au petit pays, et il y avait l’armée qui a débarqué. C’était une bagarre dans laquelle on a balancé l’Agent Orange (NDLR, surnom donné à l’un des herbicides arc-en-ciel, plus précisément un défoliant, le plus employé par l’armée des États-Unis lors de la guerre du Viêt Nam entre 1961 et octobre 1971. Le produit était répandu principalement par avion au-dessus des forêts vietnamiennes où se cachaient les combattants vietnamiens). Une sorte de terrain d’essai comme dans d’autres pays, dont Chagos aussi. Oui, c’était un grand travail de réflexion sur comment on envahit le pays des autres. C’est une longue réflexion qui m’a pris 10 ans et j’en suis sortie ….. écologiste.

 

L’historien mauricien, Sudhir Hazareesing avec son livre Black Spartacus : The Epic Life of Toussaint Louverture explique les raisons de l’indépendance de Haïti et du rôle de la France qui va piller ce pays. Est-ce que vous voyez un parallèle entre Haïti, Madagascar et les anciennes colonies de la France ?

Oui, entièrement d’accord. C’est une longue analyse sur le système de domination et il est évidemment économique. On casse tous les réseaux économiques existants et on met en place un réseau économique unique qui constitue à piller les ressources et à les envoyer dans les pays extérieurs. Et le plus dur, c’est le pillage psychologique : dire à l’autre qu’il ne sait rien et la personne se voit et se considère effectivement comme n’étant rien. Des sous-hommes et on s’accepte comme sous-hommes et on admet que l’autre en face est meilleur, supérieur. C’est assez terrible de voir la soumission des gens. Lorsque tout un peuple est forcé à adopter cette vision-ci ou cette vision-là du monde, au lieu de leur propre vision, j’appelle cela de l’asservissement mental.

 

C’était important pour vous de rentrer au pays ?

J’en avais assez. Il fallait que je quitte les regards condescendants… et les paysans à Madagascar m’ont appris beaucoup plus que je n’aurais pu l’imaginer, et avec cette crise économique, on a intérêt à leur poser des questions sur comment ils ont fait pour survivre ? Il faut revenir à ces valeurs-là. Il faut réapprendre à faire le maximum de choses.

 

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