À Rome, la Black Liquid Art Gallery présente Spread Over the Ocean Bed, la première exposition personnelle en Italie de l’artiste mauricienne Nirveda Alleck. Autour d’une vidéo réalisée entre 2016 et 2026 et de sept peintures, l’exposition explore ce qui subsiste sous les paysages, les récits historiques et les identités.
Une femme se tient immobile dans une eau peu profonde, exactement à l’endroit où la terre s’achève et où commence l’océan. Arrive-t-elle ou repart-elle ? Son corps est presque transparent. Le rivage le traverse, les nuages semblent se perdre dans ses épaules. À ses côtés flotte un rocher couvert d’algues, retenu par une corde bleue et comme suspendu à un fil.
Sous ses pieds pourtant, il y a un continent.
Cette image est au cœur de Insular Variations II – Arise, l’œuvre vidéo de Nirveda Alleck qui donne son point de départ à Spread Over the Ocean Bed, présentée à Rome par la Black Liquid Art Gallery sous le commissariat d’Antonella Pisilli. Commencée en 2016, puis reprise et remontée par l’artiste dix ans plus tard, la vidéo est également présentée à la 2e Biennale internationale d’art contemporain de Durrës, en Albanie.
L’idée d’un continent englouti n’est pas une fiction. Sous Maurice existent effectivement les traces de Mauritia, une ancienne masse continentale disparue sous l’océan Indien. Des cristaux de zircon retrouvés dans les roches de l’île remontent même à près de trois milliards d’années.
Pour Nirveda Alleck, cette réalité géologique devient une puissante métaphore. Ce qui disparaît de la surface ne cesse pas nécessairement d’exister.
Sous l’île, sous l’image, sous l’histoire
C’est peut-être là que se trouve le fil conducteur de l’exposition. Alleck cherche ce qui demeure sous la surface : sous une île, sous une image, sous l’histoire telle qu’elle nous a été racontée, sous une identité que le regard des autres voudrait parfois enfermer dans une définition.
Dans Arise, le paysage n’est d’ailleurs jamais simplement un décor. Il traverse le corps de la femme et semble faire partie d’elle. Le vent, l’eau, le sable, le sel et le temps participent eux-mêmes au processus de création. L’image oscille entre le gris brûlé d’une photographie ancienne et les couleurs d’une matière vivante, comme si passé et présent remontaient simultanément à la surface.
Le titre de l’exposition apparaît une seule fois, inscrit sur l’eau. Spread Over the Ocean Bed — ce qui est étendu sur le fond de l’océan — laisse volontairement la question ouverte. S’agit-il d’un continent disparu, des corps et des histoires liés aux migrations, de la mémoire ou de tout ce que l’océan et l’Histoire n’ont pas restitué ?
La réponse n’est jamais définitive.
-
Ajai Daby
Défaire le regard qui classe
Cette interrogation se poursuit dans Continuum Dakar (2017), vaste frise de 4,50 mètres de long. Pour cette œuvre, l’artiste a photographié des hommes et des femmes rencontrés dans les rues de Dakar avant de les peindre en retirant presque tous les éléments susceptibles de les identifier : rue, mur, boutique, quartier.
Il ne reste que les corps, les vêtements, les postures et les regards. À côté de chaque personnage apparaît un double.
On voit parfaitement ces personnes, mais on ne peut plus facilement les classer.
Le procédé inverse ainsi le regard colonial, qui cherchait à photographier et à contextualiser les individus pour mieux les réduire à des catégories. Alleck leur retire précisément ces étiquettes. Sa démarche rejoint ici la pensée d’Édouard Glissant et son « droit à l’opacité » : celui de ne pas être entièrement expliqué, traduit ou déchiffré par le regard de l’autre.
Cette question devient plus intime dans How Dark Are Your Thoughts I et II (2019), réalisés à Paris. Que devons-nous révéler de nous-mêmes pour être compris ? Et pourquoi certains devraient-ils constamment avoir à expliquer ce qui les définit ?
Alleck choisit plutôt de préserver ce qui demeure opaque.
Une histoire qui devient personnelle
L’histoire collective rejoint ensuite l’histoire familiale. Dans Divine Weapons (2018), l’artiste se confronte à son propre héritage. Nirveda Alleck est une descendante de troisième génération de travailleurs engagés indiens arrivés à Maurice après l’abolition de l’esclavage.
Elle ne cherche pas à illustrer cette histoire, mais à comprendre ce qu’elle en a reçu et ce qui, trois générations plus tard, continue de vivre en elle.
Dans She had many thoughts in her head, plusieurs visages de l’artiste apparaissent derrière elle, comme autant de possibilités d’une même personne. Le dispositif du double, présent dans Continuum Dakar, revient ici sur elle-même. L’identité n’est plus seulement ce que les autres projettent sur nous : elle devient une multiplicité intérieure.
Avec Heart on Leaves (2024), son œuvre la plus récente présentée dans l’exposition, cette réflexion prend une forme presque tangible. Un cœur anatomique découpé dans un tissu fleuri est cousu sur la toile ; ses veines sont brodées de fil rouge, tandis que des feuilles sont peintes une à une autour de lui.
Le tissu porte lui-même une histoire. Il a voyagé entre l’Inde, l’Europe et Maurice. Matière et représentation, héritage et transformation se rencontrent ainsi dans une même œuvre.
Formée au Michaelis School of Fine Art du Cap et à la Glasgow School of Art, Nirveda Alleck a exposé notamment à la Dak’Art Biennale, dont elle a été lauréate en 2010, à Art Basel, aux Rencontres africaines de la photographie de Bamako et à la Biennale de Gwangju en 2024. Elle enseigne aujourd’hui à la School of Fine Art du Mahatma Gandhi Institute et poursuit un doctorat en beaux-arts à l’Université du Cap.
À Rome, son exposition ne raconte donc pas seulement Maurice. Elle interroge ce que les paysages, les migrations, les histoires et les générations déposent en nous.
Et lorsque la vidéo Arise revient finalement au silence, l’image s’arrête sans véritablement finir.
Car certaines terres disparaissent sous l’océan sans cesser d’exister. Certaines histoires effacées continuent d’agir. Et certaines identités traversent les pays, les générations et les corps sans jamais pouvoir se réduire à une seule origine.
Peut-être est-ce cela qui repose au fond de l’océan : non pas ce que nous avons perdu, mais ce qui, invisible, continue de nous traverser.
Nirveda Alleck, 1st solo expo in Italy: What Remains Beneath the Surface
In Rome, Black Liquid Art Gallery presents Spread Over the Ocean Bed, the first solo exhibition in Italy by Mauritian artist Nirveda Alleck. Bringing together a video created between 2016 and 2026 and seven paintings, the exhibition explores what remains beneath landscapes, historical narratives and identities.
A woman stands motionless in shallow water, precisely where the land ends and the ocean begins. Is she arriving or leaving? Her body appears almost transparent. The coastline passes through her, clouds dissolve into her shoulders. Beside her floats a seaweed-covered rock, tied with a blue rope and seemingly suspended by a thread.
Yet beneath her feet lies a continent.
This image lies at the heart of Insular Variations II – Arise, the video work around which Nirveda Alleck’s Spread Over the Ocean Bed unfolds at Black Liquid Art Gallery in Rome, curated by Antonella Pisilli. Begun in 2016 and revisited and re-edited by the artist ten years later, the video is also being presented at the 2nd International Biennale of Contemporary Art of Durrës in Albania.
The idea of a submerged continent is not fiction. Beneath Mauritius lie traces of Mauritia, an ancient continental landmass that disappeared beneath the Indian Ocean. Zircon crystals found in the island’s rocks date back almost three billion years.
For Alleck, this geological reality becomes a powerful metaphor. Something that disappears from the surface does not necessarily cease to exist.
Beneath the island, the image and the story
This may be the thread running through the entire exhibition. Alleck searches for what remains beneath: beneath an island, beneath an image, beneath the history we have been told, and beneath an identity that the gaze of others may seek to define.
In Arise, the landscape is never simply a backdrop. It passes through the woman’s body and seems to become part of her. Wind, water, sand, salt and time themselves enter the creative process. The image moves between the burnt grey of an old photograph and the colours of living matter, as though past and present were surfacing within one another.
The exhibition’s title appears only once, written across the water. Spread Over the Ocean Bed deliberately leaves the question open. Is it a lost continent, the bodies and histories shaped by migration, memory, or everything that the sea and history have failed to return?
There is no definitive answer.
Undoing the gaze that categorises
This questioning continues in Continuum Dakar (2017), a monumental 4.5-metre-long frieze. For this work, Alleck photographed men and women she encountered in the streets of Dakar before painting them while removing almost every element that might identify them: the street, the wall, the shop, the neighbourhood.
What remains are bodies, clothes, postures and gazes. Beside each figure appears a double.
We see them clearly, yet we can no longer easily classify them.
The process reverses the colonial gaze, which often sought to photograph individuals within a specific context in order to reduce them to categories. Alleck does the opposite. She removes the labels. Her approach resonates with Édouard Glissant’s notion of the “right to opacity”: the right not to be entirely explained, translated or deciphered by another’s gaze.
The question becomes more intimate in How Dark Are Your Thoughts I and II (2019), painted in Paris. How much of ourselves must we reveal in order to be understood? And why should some people constantly have to explain what defines them?
Alleck chooses instead to protect what remains opaque.
When collective history becomes personal
The collective story then enters the artist’s own history. In Divine Weapons (2018), Alleck confronts her inheritance. She is a third-generation descendant of Indian indentured labourers who arrived in Mauritius after the abolition of slavery.
She is not illustrating that history. Rather, she is asking what has been handed down to her and what, three generations later, continues to live within her.
In She had many thoughts in her head, several versions of the artist’s face appear behind her, suggesting different possibilities of the same person. The double found in Continuum Dakar now turns back towards the artist herself. Identity is no longer only what others project onto us; it becomes an internal multiplicity.
With Heart on Leaves (2024), the most recent work in the exhibition, this reflection takes on an almost tangible form. An anatomical heart cut from floral fabric is stitched onto the canvas; its veins are embroidered in red thread, while leaves are painted one by one around it.
The fabric itself carries a history. It has travelled between India, Europe and Mauritius. Material and representation, inheritance and transformation meet on the same surface.
Trained at the Michaelis School of Fine Art in Cape Town and the Glasgow School of Art, Nirveda Alleck has exhibited at the Dak’Art Biennale, where she was a laureate in 2010, as well as at Art Basel, the Bamako Encounters photography biennale and the Gwangju Biennale in 2024. She teaches at the School of Fine Art of the Mahatma Gandhi Institute in Mauritius and is currently pursuing a PhD in Fine Art at the University of Cape Town.
In Rome, her exhibition does not simply tell the story of Mauritius. It asks what landscapes, migrations, histories and generations leave within us.
And when Arise finally returns to silence, the image stops without truly coming to an end.
Because some lands disappear beneath the ocean without ceasing to exist. Some erased histories continue to act. And some identities travel across countries, generations and bodies without ever being reduced to a single origin.
Perhaps that is what lies spread across the ocean bed: not what we have lost, but what, unseen, continues to move through us.













