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Culture

Javed Jeetoo, photographe mauricien au regard singulier sur Maurice

September 22, 4:16 pm

Il parle doucement. Sans emphase. Sans posture d’artiste. Chez Javed Jeetoo, la photographie n’est ni un manifeste ni une quête de reconnaissance. C’est d’abord une manière de regarder. Une façon d’être au monde… différente. Et peut-être surtout une respiration.

Dans la vie quotidienne, Javed évolue dans un univers structuré, rationnel, procédural. Un monde corporate fait d’objectifs, d’analyses et de logique. Puis, le week-end venu, quelque chose bascule. L’homme quitte les tableaux Excel pour les ruelles de Port-Louis, les rochers d’Albion ou les houles de Gris-Gris. Là, derrière l’objectif, le temps ralentit.

« Pendant ces moments-là, vous oubliez tout », confie-t-il.

Cette parenthèse photographique commence pourtant de manière presque anodine. En 2017, il abandonne Android pour un iPhone 7 et découvre ce qu’on appelait alors l’“iPhonographie”. Une simple curiosité technologique au départ. Puis, très vite, un déclic. Ou plutôt plusieurs même.

Il passe des heures à regarder des tutoriels sur YouTube, à comprendre la lumière, les cadrages, les compositions. Quelques mois plus tard, il acquiert son premier appareil photo : un Canon 77D. Nous sommes en février 2018. C’est là que l’aventure commence réellement.

Mais au-delà de la technique, c’est surtout une autre manière de voir qui naît en lui.

Port-Louis, théâtre humain

Pour comprendre le travail de Javed Jeetoo, il faut l’imaginer dans les allées du bazar de Port-Louis, tôt le matin ou en fin d’après-midi, lorsque la lumière glisse entre les étals et découpe pour ainsi dire les silhouettes.

Il aime les gestes simples. Les vendeurs absorbés dans leur quotidien. Les conversations entre commerçants. Les regards furtifs. Les sourires esquissés. Cette vie ordinaire que beaucoup traversent sans vraiment la voir.

« Ce sont les petits moments », résume-t-il.

Sa photographie de rue ne cherche pas le spectaculaire. Elle s’attarde sur l’infime. Une posture. Une fatigue dans un regard. Une complicité entre deux inconnus. Une main posée sur un sac de riz. Chez lui, l’image semble parfois presque sonore : on croit entendre les éclats de voix du marché, les discussions, les klaxons lointains.

Et pourtant, il photographie sans interrompre le réel.

Il demande rarement la permission avant de déclencher. Non par intrusion, mais pour préserver la spontanéité du moment. Le naturel du geste. L’authenticité d’une expression. En revanche, si quelqu’un s’y oppose, il efface immédiatement l’image. Une simple question de respect.

Puis viennent souvent les conversations.

« Ce que j’aime aussi, c’est ce qui se passe après la séance photo. »

Avec le temps, certains vendeurs du bazar sont devenus des visages familiers. Il prend de leurs nouvelles, leur parle de leurs familles, partage parfois un verre d’eau de coco avec eux. La photographie devient alors un prétexte à la rencontre.

Et derrière ces rencontres, une mémoire collective affleure.

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Maurice, loin de la carte postale

Les photographies de Javed Jeetoo montrent une île Maurice différente. Une île moins lisse, moins touristique, moins saturée de clichés.

Il ne cherche pas volontairement à s’éloigner des images de carte postale. Ce sont simplement d’autres paysages qui l’attirent. Les côtes rocheuses. Les mers agitées. Les vieux bateaux en bois abandonnés au lagon. Les maisons anciennes de Port-Louis…les lieux où le temps semble suspendu.

À Albion, face aux rochers proches du Club Med, il passe des heures à observer les vagues se fracasser contre la pierre. À Gris-Gris ou à Souillac, il photographie une mer indomptable, presque sauvage. À Case Noyale, il capture des embarcations solitaires chargées d’histoires silencieuses.

« Ce n’est pas le paysage postal. Mais il y a autant de beauté. »

Dans son travail, Maurice devient plus intime. Plus brute aussi.

Cette sensibilité vient sans doute de son propre vécu. Javed a grandi à Plaine-Verte, dans une maison en tôle de la rue Saint-François. Son enfance appartient à ce Port-Louis populaire qu’il photographie aujourd’hui avec tendresse et lucidité.

Lorsqu’il évoque les anciennes maisons de la capitale, sa voix change,  légèrement teintée d’émotion. Il parle d’un patrimoine qui disparaît peu à peu. D’un mode de vie qui s’efface, s’éteint lentement mais sûrement.

« Peut-être que c’est un devoir de mémoire », reconnaît-il.

Ce projet sur les maisons en ruine de Port-Louis a d’ailleurs donné lieu à une exposition en Afrique du Sud autour du thème My Home. Ses images montraient les vestiges de la maison de ses grands-parents. Des lieux abandonnés, chargés de souvenirs personnels et collectifs.

Une photographie profondément humaine

Chez Javed Jeetoo, la technique reste secondaire face à l’émotion.

Il refuse d’ailleurs toute idée de perfection. Malgré les années, malgré son statut d’ambassadeur africain pour Luminar Neo, il continue à se considérer comme un novice, un apprenti.

« Dans la photographie, on ne cesse jamais d’apprendre. »

Ses retouches restent minimalistes. Quelques ajustements de lumière ou de contraste. Surtout rien qui transforme radicalement la réalité. L’essentiel est déjà dans l’instant capturé.

Et ce qu’il cherche, finalement, ce sont ces fragments d’humanité que les autres ne voient pas toujours.

Comme ce vendeur photographié pendant le Covid à Port-Louis, portant un sac de riz sur la tête avec une dignité bouleversante. Pour Javed, cette image à elle seule résume Maurice : un pays traversé par les difficultés, mais porté par une forme de résilience discrète.

« Malgré le stress quotidien, le Mauricien fait face à la vie avec une telle dignité. »

C’est cette dignité silencieuse qui traverse toute son œuvre.

La photographe déclare que son amour pour la capture d’instants a été déclenché par ses voyages en Chine et dans d’autres régions d’Asie. « J’ai acheté mon premier appareil photo en 2022, et il est devenu mon compagnon de voyage ultime. Peu de temps après, l’une de mes photos a été exposée dans la ville de Hangzhou. J’aime la façon dont la photographie me rend plus attentive à mon environnement et donne une dimension poétique à des moments banals du quotidien. Mon appareil photo me permet d’être en harmonie avec mon moi créatif. Lorsque nous sommes ensemble, les idées coulent naturellement et de nouvelles histoires prennent vie. »

 

Catherine poursuit son exploration artistique, notamment sur Instagram, où vous pouvez la retrouver sous @kattsights. Elle nous plonge ici, entre autres, dans l’Oriental Culture Park à Hangzhou, en Chine, avec Meet Me Where the Yin Meets the Yang, ou encore dans le Damnoen Saduak Floating Market, en Thaïlande, en compagnie d’un marchand de fruits local.

Aujourd’hui, parmi ses projets en cours, il y en a un qui lui tient particulièrement à cœur : The Daily Commute. Une série consacrée aux trajets quotidiens des Mauriciens. Des portraits saisis à travers les vitres des autobus ou des voitures coincées dans les embouteillages. Des visages perdus dans leurs pensées. Dans leurs inquiétudes. Dans leur fatigue aussi. Une nouvelle manière de raconter l’île.

Capturer ce que les autres ne voient pas

À la fin de la conversation, une dernière question lui est posée : lorsqu’il range son appareil après une journée de prises de vue, qu’espère-t-il avoir capturé ?

Javed réfléchit quelques secondes.

Puis répond avec simplicité :

« Un instant que beaucoup d’autres personnes n’ont pas vu. »

Peut-être est-ce précisément cela, le rôle de la photographie selon lui.

Rendre visible l’invisible du quotidien.

Montrer la poésie discrète d’un marché populaire. La violence majestueuse d’une vague contre un rocher. La fatigue d’un passager dans un autobus. Ou simplement la beauté profondément humaine d’un instant ordinaire.

Javed Jeetoo, the Mauritian gaze

He speaks softly. Without affectation. Without the air of an artist. For Javed Jeetoo, photography is neither a manifesto nor a quest for recognition. It is, first and foremost, a way of looking at life. A way of inhabiting the world differently. And perhaps, above all, a breath of fresh air.

In daily life, Javed moves through a structured, rational and procedural environment. A corporate world made up of targets, analysis and logic. Then, when the weekend comes, something shifts. He leaves Excel spreadsheets behind for the backstreets of Port Louis, the rocks of Albion or the swells of Gris-Gris. There, behind the lens, time slows down.

“During those moments, you just forget everything,” he confides.

Yet this photographic interlude began in an almost trivial way. In 2017, he switched from Android to an iPhone 7 and discovered what was then known as “iPhonography”. It started as a simple technological curiosity. Then, very quickly, a series of revelations popped up.

He spent hours watching tutorials on YouTube, learning about light, framing and composition. A few months later, he bought his first camera: a Canon 77D. It was in February 2018. And the adventure truly began.

But beyond the technical side, what emerged above all was a new way of looking at the world.

Port Louis, a human theatre

To understand Javed Jeetoo’s work, one must picture him wandering through the aisles of the Port Louis bazaar, early in the morning or late in the afternoon, when the light filters through the stalls and, so to speak, sculpts the silhouettes.

He is drawn to simple gestures. Vendors absorbed in their daily routines. Conversations between traders. Fleeting glances. Subtle smiles. That ordinary life most people pass through without truly seeing it.

“It’s these brief moments,” he says.

His street photography does not seek spectacle. It lingers on minute details: a posture, weariness in a glance, a moment of complicity between two strangers, a hand resting on a sack of rice. In his work, one can almost hear the image sometimes:  the clamour of the market, the chatter, the distant honking of horns.

And yet, he photographs without interrupting reality.

He rarely asks permission before taking a shot. Not out of intrusion, but to preserve spontaneity. The authenticity of a gesture. The truth of an expression. However, if someone objects, he immediately deletes the image. A pure matter of respect.

Then, often, conversations begin.

“What I also love is what happens after the photo shoot.”

Over time, some of the bazaar vendors have become familiar faces. He asks after them, chats about their families and sometimes shares a glass of coconut water with them. Photography then becomes a pretext for human connection.

And behind these encounters, a collective memory quietly resurfaces.

Mauritius, far from the postcard

Javed Jeetoo’s photographs reveal a different Mauritius. An island less polished, less touristic, less saturated with clichés.

He does not consciously try to move away from postcard imagery. These are simply the landscapes that draw him in: rocky coastlines, restless seas, old wooden boats abandoned in the lagoons, the ageing houses of Port Louis… places where time appears suspended.

In Albion, facing the rocks near the Club Med, he spends hours watching waves crashing against the stones. In Gris-Gris or Souillac, he photographs an untamed, almost wild, fidgety sea. In Case Noyale, he captures solitary boats laden with silent stories.

“It’s not the postcard landscape. But there is just as much beauty.”

In his work, Mauritius becomes more intimate and rawer.

That sensitivity undoubtedly comes from his own story. Javed grew up in Plaine-Verte, in a corrugated iron house in Rue Saint-François. His childhood belongs to that popular Port Louis he now photographs with so much tenderness and lucidity.

When he speaks about the old houses of the capital, his voice changes slightly with emotion. He speaks of a heritage slowly but surely disappearing. Of a way of life fading away.

“Perhaps it is a duty of remembrance,” he acknowledges.

This project on the ruined houses of Port Louis eventually led to an exhibition in South Africa around the theme My Home. His photographs depicted the remains of his grandparents’ house: abandoned spaces filled with personal and collective memory.

The sea, always fascinating

If there is a recurring thread in Javed Jeetoo’s visual universe, it is undoubtedly the sea.

But not the turquoise sea seen in travel brochures.

Javed’s sea is movement, force, tension. A sea that reminds human beings of their fragility.

“It is a force that cannot be controlled.”

He loves photographing waves exploding against rocks. The sea spray. The textures. The long exposures in which water becomes almost unreal. Behind these images lies a work which required immense patience.

Arriving before sunrise. Observing the light. Waiting for the right energy in the waves. Shooting ten or fifteen times. Returning the following week. Then again the week after….

In Albion, he photographed the same spot for fifteen consecutive weeks.

For him, a successful image is never entirely controlled: it is built through waiting.

And sometimes through pure fascination.

When he contemplates the sea, he speaks less of meditation than of wonder. An almost childlike fascination with something greater than man.

“We are so tiny,” he says simply.

A deeply human photography

For Javed Jeetoo, technique remains secondary to emotion.

He rejects the very idea of perfection. Despite the years, despite his role as an African ambassador for Luminar Neo, he still considers himself a novice, an apprentice.

“In photography, you never stop learning.”

His editing remains minimalist. A few adjustments in light or contrast. Nothing that radically alters reality. The essential is already contained within the captured moment.

And ultimately, what he seeks are those fragments of humanity others often overlook.

Like the vendor he photographed during Covid in Port Louis, carrying a sack of rice on his head with such overwhelming dignity. For Javed, that image alone encapsulates Mauritius: a country shaped by hardship, yet sustained by a quiet resilience.

“Despite the daily stress, Mauritians face life with dignity.”

It is that silent dignity which runs through all his work.

Today, among his ongoing projects, there is one which is especially close to his heart: The Daily Commute. A series devoted to the everyday journeys of Mauritians. Portraits captured through the windows of buses or cars trapped in a traffic jam.

Faces lost in thought. In worries. In exhaustion.

Another way of telling the story of the island.

Capturing what others do not see

At the end of the conversation, one final question remains: when he puts away his camera after a day of shooting, what does he hope to have captured?

Javed pauses for a few seconds.

Then answers simply:

“An instant that many others did not see.”

Perhaps that is precisely what photography means to him.

To render visible the invisible aspects of everyday life.

Revealing the quiet poetry of a popular market. The majestic violence of a wave against the rocks. The fatigue of a passenger on a bus. Or simply the profoundly human beauty of an ordinary moment.

 

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